"A generous and elevated mind is distinguished by nothing more certainly than an eminent degree of curiosity, nor is that curiosity ever more agreeably or usefully employed, than in examining the laws and customs of foreign nations." (Samuel Johnson)

vendredi 1 décembre 2017

Terminologie du droit anglais ancien 

Connaissez-vous le droit anglais ancien ? Pour vous tester, je vous propose un petit exercice, qui consiste à relier les définitions, dans la colonne de gauche, aux termes correspondants, à droite. Les termes et leurs définitions sont extraits de la deuxième édition du Jowitt’s Dictionary of English Law (1977).

1) An inferior court of record, possessing a very ancient jurisdiction over causes of action arising within the borough of Liverpool.

2) This is commonly said to be the Court of Dusty Feet, but an alternative derivation makes it to be the Court of the Pedlars. It was a court which decided summarily and on the spot disputes which arose in fairs and markets.

3) An ecclesiastical court, so called because it was originally held in the church of St. Mary-Le-Bow, so named from the steeple, which is raised upon pillars, built archwise.

4) A cauldron into which boiling water was poured, in which a criminal plunged his arm up to the elbow and there held it for some time, as an ordeal.

5) A writ whereby all persons were originally summoned to answer in personal actions in the King’s Bench; so called because it was supposed by the writ that the defendant lurked and lay hid, and could not be found (…).

6) Extraordinary commission issued, either in time of open war or in time of peace, after all attemps to procure legal redress had failed, by the Lords of the Admiralty (…), to the commanders of merchant ships, authorising reprisals for reparation of the damages sustained by them through enemies at sea.

7) A public solemnity or overt ceremony which was formerly necessary to convey an immediate estate of freehold in lands or tenements.
  
8) An instrument formerly used in Scotland for beheading criminals.

9) The judgment for high treason (…) was that the head of the person after death by hanging should be severed from his body, and that the body, divided into four quarters, should be disposed of as the sovereign should think fit.

10) Trespass, with violence, on the forest. It was one of the crimes of which only the king had cognisance.

1) Alfet




2) Letters of marque







3) Livery of seisin





4) Court of Arches





5) Maiden






6) Court of pie poudre (or of pie-powders)







7) Rape of the forest




  
8) Latitat


9) Court of Passage





  

10) Quartering traitors


Réponses : 1-9, 2-6, 3-4, 4-1, 5-8, 6-2, 7-3, 8-5, 9-10, 10-7.

vendredi 10 novembre 2017

Treaty Times Thirty

La nouvelle est passée complètement inaperçue sous nos latitudes mais un événement majeur a marqué le monde de la traduction en Nouvelle-Zélande en février dernier.

À l’occasion de son trentième anniversaire, la New Zealand Society of Translators and Interpreters (NZSTI) a en effet présenté officiellement le Treaty Times Thirty book, fruit d’un projet de traduction qui fera date dans l’histoire du pays. Cette publication, disponible gratuitement sur Internet (https://treatytimes30.org/), contient la traduction en 30 langues des deux versions – anglaise et maorie – du Traité de Waitangi, généralement considéré comme l’acte fondateur de la Nouvelle-Zélande.

Ce traité, très court puisqu’il ne comporte que trois articles, a été signé en 1840 dans un double objectif : officialiser la souveraineté britannique sur le territoire et garantir un certain nombre de droits aux tribus indigènes.

Le non-respect d’une partie du Traité par les Britanniques et les problèmes d’interprétation découlant des divergences entre les deux versions ont conduit à l’instauration, en 1975, d’un tribunal spécial, le Waitangi Tribunal (www.waitangitribunal.govt.nz). Celui-ci a été amené à plusieurs reprises à préciser le sens du texte et la rubrique de son site Internet intitulée Meaning of the Treaty résume utilement les principales divergences entre les deux versions du Traité. On notera par exemple cette explication, à propos de l’article 1er : « In the Māori text of article 1, Māori gave the British ‘kawanatanga’, the right of governance, whereas in the English text, Māori ceded 'sovereignty'. One of the problems that faced the original drafters of the te reo Māori text of the Treaty was that 'sovereignty' had no direct equivalent in the context of Māori society. Rangatira (chiefs) exercised full authority (‘mana’) over land and resources on behalf of the wider community ». On comprend mieux, à la lecture de cette explication, la raison de certaines divergences entre les deux versions.

Selon le site du projet, ces divergences seraient dues au délai extrêmement court dans lequel, à la veille de la signature du Traité, la traduction du texte d’anglais en maori a dû être effectuée : « In 1840, William Hobson [Lieutenant Gouverneur, représentant de la Couronne britannique] asked Henry Williams, a native English speaker, to translate the draft version of the Treaty of Waitangi into Māori in haste – the signing was meant to take place the following day! Williams produced the translation overnight and, unsurprisingly, it was not reviewed. The unfortunate translation choices he made led to key differences in meaning between the English and Māori versions of the Treaty, most notably in regards to the concepts of governorship and sovereignty ». L’objectif de la NZSTI ici n’est pas de blâmer le pauvre Henry Williams, qui n’est plus là pour se défendre, mais de mettre en valeur le rôle des traducteurs professionnels. La NZSTI a d’ailleurs manifestement tout mis en œuvre pour assurer le bon déroulement du projet et produire des traductions de qualité : « Each translation of the Treaty and Te Tiriti was drafted by a minimum of three translators. These translators first worked individually, and then together, to create the translations of the Treaty and Te Tiriti. These translations were then reviewed by independent reviewers to ensure the highest possible quality. » (https://treatytimes30.org/about-us-2/)

Les traducteurs capables de traduire du maori vers une langue autre que l’anglais étant rares, il a été décidé d’utiliser, pour la traduction de la version maorie, la traduction anglaise de référence de Sir Hugh Kawharu (1989). Le travail a donc constitué, pour la plupart des traducteurs, à traduire le traité dans leur langue à partir de deux versions anglaises différentes.

Au total, quelque 116 traducteurs ont participé au projet, tous bénévolement. La traduction française des deux versions a été réalisée par une équipe de sept traducteurs d'horizons divers, réduite en cours de projet à trois personnes. La traduction finale a été révisée par une avocate française installée en Nouvelle-Zélande. Ce processus collaboratif a permis de produire une traduction d'excellente qualité, respectueuse de la terminologie juridique et d'une grande lisibilité. Les quelques archaïsmes syntaxiques présents dans la version originale ont été judicieusement supprimés dans la traduction, comme c'est le cas de said dans ce passage de l'article 1er :

« The Chiefs of the Confederation of the United tribes of New Zealand (...) cede to Her Majesty the Queen of England (…) all the rights and powers of Sovereignty which the said Confederation or Individual Chiefs respectively exercise or possess »

« que la Confédération ou que les chefs indépendants exercent ou possèdent respectivement... » (traduction de la version anglaise originale ; nous soulignons)

Comme il est toujours possible de trouver des défauts à une traduction, même de qualité, on pourra toutefois hasarder quelques suggestions d’amélioration. Prenons par exemple ce passage (article 2) :

« the full exclusive and undisturbed possession of their Lands and Estates Forests Fisheries and other properties which they may collectively or individually possess (…) »

« la pleine possession exclusive et paisible de leurs terres et des domaines (...) »

Il aurait peut-être été plus judicieux ici, pour la fluidité du texte, de dire « la possession pleine, exclusive et paisible (...) », l'antéposition de « pleine » dans cette cooccurrence étant a priori incompatible avec la postposition d'autres adjectifs.

La traduction de cet autre passage, dans le préambule, aurait sans doute pu être plus concise :

« the recognition of Her Majesty’s Sovereign authority over the whole or any part of those islands »

« la reconnaissance de l’autorité souveraine de Sa Majesté sur toute l'étendue ou toute partie de ces îles »

Suggestion : « la reconnaissance de la souveraineté de Sa Majesté sur tout ou partie de ces îles. »

Ces quelques remarques n’enlèvent bien entendu rien à la qualité globale de la traduction, dont on peut espérer qu’elle contribuera, avec celles réalisées dans les 29 autres langues, à une meilleure connaissance d’un texte qui reste aujourd’hui l’objet de vive controverses.

La mauvaise qualité de la version du traité en maori, comme on l’a vu, est parfois attribuée à un problème de délai. Le révérend Henry Williams, ayant dû travailler dans l’urgence, n’a pas été mis dans les meilleures conditions pour produire une traduction de qualité et sa mésaventure semblera d’ailleurs très actuelle aux traducteurs du 21ème siècle, qui se consoleront peut-être en se disant que le problème des délais n'est pas nouveau. Cela étant, on peut aussi se demander si la terminologie utilisée dans la version anglaise – à commencer par le terme sovereignty, concept inconnu des Maoris – et les divergences introduites dans la version maorie ne l'ont pas été à dessein, par une puissance coloniale soucieuse avant tout d’imposer sa volonté à un peuple colonisé. Le doute est d'autant plus permis que le concept de « souveraineté » n'est pas le seul à poser problème. En effet, comme le remarque René Lemieux, « (c)hacun des articles contient un concept qui n’existe pas dans la culture maorie : la souveraineté sur un territoire, la propriété de la terre et la notion de « sujet » d'un souverain. » (Le traité de Waitangi : quand une « mauvaise » traduction devient un objet de revendication politique, Circuit, publication de l'OTTIAQ, n°131, 2016).

Indépendamment de savoir si le révérend Williams a agi sur instructions du gouvernement britannique ou de se son propre chef, et quelles qu’aient été les intentions réelles de ce dernier, il est aujourd’hui incontesté que le Traité de Waitangi, de par les divergences – volontaires ou non – entre ses deux versions, a eu, pendant des décennies, des conséquences désastreuses pour la population maorie : « Henry Williams reshaped the text and changed one part of the world forever. The political impact this translation had at the time and still has today is so enormous that it has become the basis for the continued existence of two peoples within one nation. » (The Translation of the Treaty of Waitangi: A Case of Disempowerment, Sabine Fenton & Paul Moon, in Translation and Power, University of Massachusetts Press, 2002).

mardi 19 septembre 2017

Trilingual Swiss Law Dictionary

Déjà auteur du très remarqué Spanish-English Dictionary of Law and Business (2 éd. 2012, disponible sur www.createspace.com), Thomas L. West vient de publier, toujours sur Createspace, un nouveau dictionnaire, intitulé Trilingual Swiss Law Dictionary.

Juriste de formation et ancien président de l’American Translators Association (ATA), Tom West est traducteur juridique et formateur. De grande qualité, ses formations rencontrent toujours un vif succès. Les participants à la dernière édition de l’Université d’été de la traduction financière, qui s’est tenue à Paris en juillet 2016, se souviendront de son exposé magistral sur les difficultés de la traduction juridique du français vers l’anglais. Traduisant du français, de l’espagnol, de l’allemand et du néerlandais vers l’anglais, Tom West a aussi de solides notions de suédois, d’afrikaans et de russe. Dire qu’il est une référence reconnue dans le domaine de la traduction juridique relève de l’euphémisme.

Selon la présentation qui est en faite sur www.createspace.com, son dernier ouvrage, le Trilingual Swiss Law Dictionary, est le premier du genre : « This is the first trilingual dictionary focused solely on Swiss legal terms, translating them from French into German and American English and from German into French and American English ». Le dictionnaire est peut-être le premier dictionnaire trilingue du droit suisse dans la combinaison français/allemand/anglais, mais pas le premier dictionnaire trilingue en général. Le Lexique juridique italien/allemand/français d’Alfredo Snozzi (Helbing Lichtenhahn Verlag, 2015) se classe en effet lui aussi dans cette catégorie, même s’il ne se limite pas au droit suisse : « (…) le lexique est axé principalement sur les droits italien et suisse, mais il fait également référence à la législation et à la terminologie juridique d'autres pays européens, en particulier la France et l'Allemagne. » (www.schulthess.com/buchshop/).

Qu’il soit ou non le premier dictionnaire trilingue consacré au droit suisse, l’originalité du Trilingual Swiss Law Dictionary de Tom West est ailleurs. Bien que la langue de départ, dans les deux parties, soit différente – le français pour la première partie, l’allemand pour la seconde –, la langue d’arrivée dans les deux cas est l’anglais, et c’est là le grand point fort de l’ouvrage : proposer une traduction anglaise systématique des termes allemands et français, accompagnée, le cas échéant, d’une courte explication.

Comme cela est indiqué dans la présentation de l’ouvrage, les traductions proposées sont en anglais américain et non en anglais britannique. À ce sujet, l’auteur apporte quelques précisions dans l’introduction du dictionnaire : «  I have used American terms instead of British ones, e.g. court of appeals (not court of appeal); railroad (not railway); plaintiff (not claimant); disability (not invalidity); elementary education (not primary education). I have also consistently used American spelling (e.g., check, offense, defense, indorsement, labor). »

L’introduction apporte également de précieux éclairages sur la genèse de l’ouvrage. L’auteur y pointe les lacunes des ressources existantes pour mieux mettre en évidence l’originalité du dictionnaire. Il déplore ainsi l’absence d’équivalents anglais systématiques dans TERMDAT, la base de données terminologique de la Chancellerie fédérale, mise en ligne en 2011 (www.termdat.ch). Selon lui, les dictionnaires papier ne valent guère mieux : « For example, although the back cover of the latest edition (2002) of the Wörterbuch der Rechts- und Wirtschaftssprache by Romain/Byrd/Thielecke promises that it contains "Austrian and Swiss legal terminology," those entries are few and far between; indeed, I have never found a Swiss term in that dictionary at all. »

L’entrée en vigueur, le 1er janvier 2011, d’un nouveau Code de procédure civile et d’un nouveau Code de procédure pénale a permis d’harmoniser la terminologie au niveau fédéral, mais elle a aussi rendu possible l’élaboration d’un dictionnaire qui n’aurait certainement pas été le même s’il s’était agi de rendre compte de la terminologie antérieure à cette date. Jusqu’en 2011, les 26 cantons suisses avaient en effet leur propre législation, civile comme pénale, et donc leur propre terminologie. Au regard de cette « cacophonie » terminologique, on comprend mieux les difficultés qu’ont dû surmonter les auteurs de dictionnaires antérieurs à 2011.

L’adoption des deux nouveaux codes a entraîné un certain nombre d’aménagements terminologiques dont l’auteur donne deux exemples dans l’introduction : « What was known as an "appel incident" in the former Loi de procédure civile in Geneva is now called an "appel joint" in the federal code, while the term "transport sur place" in Geneva law is now referred to as "inspection". »

L’auteur évoque ensuite deux termes particulièrement susceptibles selon lui de prêter à confusion : « One of these pairs is séquestre/Arrest and saisie/Pfändung, both of which are sometimes translated as attachment. But the first term (séquestre/Arrest) is really the one that refers to "attachment" in the sense of "freezing" an asset, while the second refers to actually seizing and levying execution on an asset. The second pair, appel/Berufung and recours/Beschwerde, are both translated as "appeal" but the first pair refers to an appeal to the highest court in a canton, while the second refers to an appeal to the Swiss Federal Supreme Court ». En guise de conclusion, l’auteur explique qu’il a également indiqué le terme utilisé en France et/ou en Allemagne lorsque celui-ci diffère de la terminologie suisse. En voici deux exemples :

autorisation de séjour (F : carte de séjour)
Aufenhaltsbewilligung
residence permit

contrat d’entreprise totale (F : contrat clés en main)
Totalunternehmervertrag
turnkey contract

Un dictionnaire étant par définition toujours perfectible, le Trilingual Swiss Law Dictionary n’est bien sûr pas exempt de tout reproche. On pourra ainsi regretter l’absence de certains termes propres au droit suisse. Citons par exemple, pour la procédure civile, « cas clairs » (art. 257 CPC) ou « mise à ban » (art. 258 et suivants CPC).

On pourra aussi déplorer, de manière plus générale, le fait que le dictionnaire fasse l’impasse sur l’italien, qui est pourtant l’une des quatre langues officielles de la Suisse.

Ces réserves, somme toute mineures, n’enlèvent rien à la qualité globale du dictionnaire, dont les éclairages permettront certainement d’éviter bien des erreurs de traduction. L’explication fournie à propos du terme « poursuite », par exemple, vient utilement éclairer ce « faux ami » particulièrement vicieux :

poursuite
Betreibung (D: Beitreibung)

debt collection (legal action to enforce payment in cash or the provision of cash coverage by a debtor who fails to meet his payment obligations)

Cette autre entrée fait la lumière sur un autre terme susceptible de prêter à confusion de par sa proximité trompeuse avec une institution française bien connue :

Conseil d’État
Regierungsrat

Council of State (government of one of the French-speaking cantons, except for the République et Canton du Jura, whose government is called le Gouvernement)

Le Trilingual Swiss Law Dictionary rendra assurément de grands services aux traducteurs amenés à traduire des textes juridiques suisses vers l’anglais, mais il permettra aussi aux non-initiés d’accéder à une terminologie qui reste largement méconnue : si la notion d’« accessoriété » vous est étrangère, si vous vous demandez ce que peut être la « maxime des débats » ou la « maxime d’office », ou si le terme « non-entrée en matière » vous plonge dans la perplexité, ce dictionnaire est aussi fait pour vous.

jeudi 20 juillet 2017

De Gémar à Sparer

Dans mon billet du 19 juin sur le Code de déontologie de J.C. Gémar, j’écrivais ceci : « Le traducteur […] ne relève pas toujours  et donc ne signale pas à son client, comme il le devrait les incohérences éventuellement présentes dans le texte original […]. Or, le signalement de ces incohérences et autres lacunes du texte source participe de la valeur ajoutée que peut apporter le traducteur ».

Dans son article Pour une dimension culturelle de la traduction juridique (Meta, vol. 24, n°1, 1979), Michel Sparer ne dit pas autre chose : « Si vous ne faites pas remarquer l’ambiguïté ou l’incohérence dont on s’apercevra tôt ou tard, la personne qui vous commandite ce travail peut en déduire que vous ne l’avez pas vous-même remarquée et que, par conséquent, votre acuité de perception des phénomènes linguistiques est faible. Il est désagréable parfois de se faire montrer qu’on a commis une incohérence, mais j’imagine qu’il est encore plus désagréable pour un traducteur de se faire dire qu’il a laissé passer une incongruité alors qu’il l’avait, en fait, repérée, sans oser la faire remarquer. »

Dans la première partie de l’article, Michel Sparer, en juriste s’adressant à des non-juristes, donne quelques clés pour comprendre les spécificités des textes juridiques, selon la tradition dont ils sont issus (common law ou droit civiliste). Après un rappel utile de la hiérarchie des sources du droit – différente dans les deux traditions –, il évoque les principales caractéristiques des deux systèmes pour mieux expliquer les conséquences qui en découlent pour la formulation des textes. Il va sans dire que sa démonstration, assortie de nombreux exemples, sera fort utile aux traducteurs juridiques qui n’ont pas étudié le droit, c’est-à-dire la plupart.

Tout en proposant un cadre de réflexion général, Sparer aborde un certain nombre de problématiques spécifiques comme celle de la définition dans la loi. Il évoque également la question, rarement traitée dans le contexte juridique, de la négation. « J’ai toujours été surpris de la propension de la langue juridique à la ‘tournure négative’ et à la double négation », écrit-il, avant de remarquer un peu plus loin : « La fréquence [des] tournures négatives ne peut manquer […] de donner aux textes un arrière-goût de répression ».

En conclusion de son article, Michel Sparer invite les traducteurs juridiques à sortir du complexe d’infériorité qu’ils nourrissent trop souvent envers les juristes. Indépendamment du niveau d’expérience de chacun, nous gagnerions tous à suivre ses précieux conseils, qui sont aussi un encouragement à nous remettre en question, dans notre intérêt personnel mais aussi pour le bien de la profession dans son ensemble :

« Selon une idée reçue que j’ai également constatée dans le milieu de la traduction, il existerait une infériorité fondamentale du traducteur par rapport au juriste. Elle résiderait, paraît-il, dans le fait que le traducteur ne connaît pas le droit, alors que le juriste connaît sa langue. Il s’agit d’une conception regrettable qui résulte d’une analyse pour le moins sommaire. En effet, si le juriste connaît sa langue, il n’a pas suivi la plupart du temps les trois ans de cours universitaire pendant lesquels le traducteur a acquis plus qu’une connaissance de sa langue : une connaissance des techniques les plus affinées en matière de traduction. La connaissance que le juriste a de la traduction est une connaissance en grande partie infuse. Cette connaissance infuse de la traduction peut sans doute être comparée à votre connaissance infuse du droit […]. J’estime, par conséquent, que vous êtes sur le même plan. Le juriste n’acceptera sans doute pas que vous contestiez le fondement juridique de son argumentation. De la même manière, est-il adroit de laisser celui qui commandite votre traduction vous imposer ses conceptions, le plus souvent très incomplètes, de la traduction ? Sans aller jusqu’au malentendu ni jusqu’à la rupture des relations professionnelles, il vous est toujours possible de faire valoir vos arguments. »

Force est de reconnaître que dans la pratique, il est parfois difficile de suivre ces conseils – comment faire valoir ses arguments quand un intermédiaire (agence ou autre) se dresse entre le traducteur et l’auteur du texte ? –, mais il n’est pas interdit de s’en inspirer.

Il est à noter que Michel Sparer est aussi le coauteur, avec Wallace Schwab, d’un ouvrage de référence sur la rédaction des lois, disponible gratuitement sur le site du Conseil supérieur de la langue française du Québec : Rédaction des lois : rendez-vous du droit et de la culture (1980, http://www.cslf.gouv.qc.ca/publications/pubb101/b101ch1.html).

vendredi 30 juin 2017

Disclaimer

Traduction d’un disclaimer pour une société de gestion d’actifs. Je ne conteste pas la nécessité des mentions légales, par nature obligatoires, mais quand même. Je me mets à la place de l’investisseur qui lirait ce genre de prose : « The material does not constitue an offer, an invitation, recommendation or solicitation to sell or buy any securities in any jurisdiction », « The material does not constitute advice of any nature », « Past performance is not a reliable indicator of future performance », etc.

À la lecture de ces nombreuses mises en garde, on se demande vraiment quel est l’intérêt d’un document dans lequel l’investisseur ne trouvera ni conseils, ni recommandations, ni informations fiables quant aux performances futures… de produits d’investissement qu’il serait par ailleurs bien inspiré d’ajouter à son portefeuille. C’est un peu comme si on déclinait, dans le domaine financier, la célèbre injonction, « Ne tentez pas de reproduire cette expérience chez vous ».

Je me demande parfois si les mentions légales, que personne ne lit par définition, ne sont pas uniquement là pour donner des suées aux traducteurs. Ou pour fournir des munitions à ceux qui se sont donné pour mission de dénoncer les travers du langage du droit. Dans The Party of the First Part (Henry Holt Co, 2007), Adam Freedman fustige avec un humour particulièrement décapant le fine print et autres mentions légales, qui sombrent parfois dans le grotesque. Et nous ramène sans le vouloir, en en citant une légère variante, à l’exemple cité plus haut : « In 2005, Bayer Pharmaceuticals ran a series of television ads featuring a sultry brunette purring about the quality of her sex life ever since her boyfriend started taking Levitra. If you watched those commercials you may have been somewhat startled at the end when a voice-over sternly warns that “erections lasting longer than four hours require immediate medical attention”. (…) Product warnings are just one example of the fine print that lawyers have foisted on society. (…) We take [the fine print] for granted because it is endlessly repeated such as the ubiquitous phrase “past performance does not guarantee future results,” meaning, presumably, that just because you got one four-hour erection doesn’t mean you’ll get another ». C’est à croire que le rédacteur de mon disclaimer avait cette image en tête quand il a cru bon d’ajouter, en conclusion : « The value of an investment and any income from it can go down as well as up ».

lundi 19 juin 2017

Code de déontologie du traducteur juridique (Jean-Claude Gémar, 1988)

Ce « code de déontologie » figure en annexe d'un article publié en 1988 dans la revue Meta (La traduction juridique : art ou technique d'interprétation ?, Meta, vol. 33, n°2).

Gémar y énonce les grandes règles que le traducteur juridique, débutant ou expérimenté, doit observer dans la pratique quotidienne de son métier. Près de 30 ans après la parution de l'article auquel il est annexé, ce texte garde toute sa pertinence et mériterait assurément une plus large diffusion. Tout traducteur juridique gagnera à s'inspirer de ces « dix commandements » et à y revenir régulièrement.

Article 1er : Généraliste du droit, de préférence à spécialiste, de devenir t'efforceras.

Article 2 : Traducteur avant tout resteras, car de la langue au service demeureras.

Article 3 :  Les principes généraux du droit parfaitement assimileras.

Article 4 : Le langage du droit et ses subtilités possèderas.

Article 5 : La langue d'arrivée ta langue maîtriseras.

Article 6 : Le système juridique étranger et la langue qui l'exprime le mieux possible comprendras.

Article 7 : Le système juridique d'arrivée sous tous les angles connaîtras.

Article 8 : L'auteur du texte de départ et son intention, de même que son expression le moins possible trahiras.

Article 9 : Ta langue et son style propre respecteras.

Article 10 : À la facilité jamais ne céderas et de rigueur preuve du feras.

J'adhère pour ma part totalement à ces principes mais me permettrais d'en ajouter deux, qui ne sont pas propres à la traduction juridique mais qui y sont peut-être plus importants que dans d'autres domaines :

Article 11 : Le doute systématique tu pratiqueras.

Par « doute systématique », j'entends principalement le doute à l'égard du texte source. Le traducteur, cédant parfois à la facilité dont il est question à l'article 10 ci-dessus, ne relève pas toujours  et donc ne signale pas à son client, comme il le devrait les incohérences éventuellement présentes dans le texte original (incohérences dans les dates, erreurs dans la numérotation des articles ou paragraphes, incohérences terminologiques, etc.). Or, le signalement de ces incohérences et autres lacunes du texte source participe de la valeur ajoutée que peut apporter le traducteur.

Article 12 : De tes propres limites toujours conscience tu auras.

La connaissance de ses limites permet au traducteur de refuser les missions qui sortent de ses compétences et les délais qui ne lui semblent pas compatibles avec un travail de qualité. Les traducteurs qui peuvent tout traduire, même dans des délais extrêmement courts, m'inspireront toujours la plus grande méfiance.

Le « Code de déontologie du traducteur juridique » m'accompagne depuis longtemps. Il éclaire mon travail au quotidien et vient utilement me rappeler, quand j'ai tendance à les oublier, les principes cardinaux d'une discipline à laquelle Jean-Claude Gémar a tant donné. Les traducteurs juridiques de tous horizons peuvent le remercier de ce précieux vade-mecum. Il leur appartient maintenant de contribuer à son rayonnement, en en faisant la plus large publicité possible.








mercredi 14 juin 2017

Exercice de révision

Je vous propose de réviser la traduction du passage suivant, extrait du CV d'une juge ougandaise (document de la Cour pénale internationale).

Texte source :

"She has rendered many ground-breaking judgments that have addressed the rights of victims of grave and simple crime and remedies for victims of violations of human rights, thus contributing to enforcing accountability for impunity for the violations of human rights by States and individuals at the international, regional and national levels."

Traduction officielle, publiée sur le site de la CPI :

« Elle a rendu de nombreux jugements qui ont marqué un tournant et ont pris en compte les droits des victimes de crimes graves et ordinaires ainsi que les recours existants pour les victimes de violations des droits de l’homme, contribuant ainsi à renforcer la responsabilité face à l’impunité pour les violations des droits de l’homme par des États et individus aux niveaux international, régional et national. »

N'hésitez pas à communiquer votre révision dans la rubrique « Commentaires » ou à me la transmettre directement à fred.houbert@gmail.com.

Arrêtez-vous là si vous voulez faire l'exercice :-)

Sinon, je vous laisse découvrir - et commenter le cas échéant - ma propre révision :

« Elle a rendu de nombreux jugements qui ont fait date et qui ont reconnu les droits des victimes de crimes et délits ainsi que les recours ouverts aux victimes de violations des droits de l’homme, contribuant ainsi à lutter contre l’impunité des auteurs de ces violations, qu’il s’agisse d’États ou d’individus, au niveau national, régional et international. »